TOGAF® Phase B : construire une architecture métier solide et actionnable
La Phase B de TOGAF® (Business Architecture) est trop souvent survolée. Carte des capacités, chaînes de valeur, information métier : comment l'exploiter vraiment pour poser des fondations qui tiennent toute l'ADM.
Mohammed Fellah
Architecte d'Entreprise
Dans l'ADM de TOGAF®, la Phase B — Business Architecture — est celle que je considère comme la plus critique. C'est elle qui pose les fondations de toute la suite : architecture des systèmes d'information (Phase C), architecture technique (Phase D), opportunités et trajectoire (Phases E et F). Pourtant, dans la majorité des missions que j'ai observées, elle est survolée.
On passe vite aux applications et à la technologie parce que c'est plus concret, plus rassurant, plus « livrable ». C'est une erreur coûteuse : une Phase B bâclée condamne tout l'édifice à reposer sur du sable. Voici comment j'exploite réellement la Phase B, et les trois livrables qui en font une fondation solide.
La Phase B, fondation négligée de l'ADM
La tentation de survoler la Phase B vient d'un malentendu : on croit que l'architecture métier est « molle », moins tangible que l'architecture applicative ou technique. C'est l'inverse. Sans une compréhension partagée de ce que fait l'entreprise et de comment elle crée de la valeur, les phases suivantes optimisent dans le vide.
Une Phase B solide répond à trois questions que les phases techniques présupposent sans jamais les poser : que sait faire l'organisation (capacités) ? comment crée-t-elle de la valeur (chaînes de valeur) ? quelle information manipule-t-elle (objets métier) ? Y répondre, c'est donner un sens à tout ce qui suit.
Premier livrable : la carte des capacités
Ma Phase B commence toujours par la carte des capacités métier. Je travaille en ateliers avec les directeurs métier pour identifier les capacités de niveau 1 et 2. L'exercice est moins simple qu'il n'y paraît : il faut abstraire au-dessus des processus et des organigrammes pour trouver ce que l'organisation sait faire fondamentalement.
Le test que j'applique en permanence : « Concevoir un avion » est une capacité ; « Remplir le formulaire X dans le système Y » ne l'est pas. La première est stable et neutre vis-à-vis de la technologie ; la seconde est une activité de processus. Tenir cette distinction est ce qui garantit une carte exploitable dans toutes les phases ultérieures de l'ADM.
Deuxième livrable : les chaînes de valeur
La chaîne de valeur est le deuxième livrable clé. Elle met les capacités en mouvement, en montrant comment elles contribuent, étape par étape, à la création de valeur pour le client final. Chez Airbus, une telle chaîne pouvait courir de la R&D jusqu'au support après-vente.
Visualiser ce flux de bout en bout permet d'identifier où l'organisation crée le plus de valeur — et où elle en perd. C'est aussi ce qui relie la Phase B à la stratégie : une chaîne de valeur déficiente sur un stade critique devient une priorité que les phases C et D devront servir, et non l'inverse.
Troisième livrable : l'information métier
Ce sujet vous concerne ? Échangeons sur votre contexte.
Le troisième volet, souvent oublié, c'est la modélisation de l'information métier. Quels sont les grands objets que l'organisation manipule ? Un Client, une Commande, un Produit, un Contrat. Ces objets traversent les processus et les applications, et c'est précisément pour cela qu'ils méritent d'être modélisés dès la Phase B.
Les modéliser à ce stade permet d'identifier très tôt les problèmes de qualité de données et les silos d'information — avant qu'ils ne se figent dans l'architecture applicative de la Phase C. Un objet métier mal défini en Phase B devient une dette de données coûteuse trois phases plus loin.
Itératif et collaboratif, jamais en chambre
Ce que TOGAF® ne dit pas assez fort, c'est que la Phase B doit être itérative et collaborative. Je ne m'enferme jamais dans un bureau pour produire des diagrammes seul. Chaque livrable est co-construit avec les métiers, challengé, ajusté au fil des ateliers.
Un modèle d'architecture métier qui n'a pas été validé par ceux qui vivent le métier au quotidien ne vaut rien : il sera juste sur le papier et faux sur le terrain. La valeur de la Phase B tient autant à l'alignement qu'elle crée qu'aux diagrammes qu'elle produit.
Articuler la Phase B avec les phases C et D
La Phase B n'a de sens que reliée à la suite. La carte des capacités alimente l'analyse applicative de la Phase C via la matrice capacités × applications. Les chaînes de valeur orientent les priorités. Les objets métier guident l'architecture des données. Cette traçabilité descendante est ce qui fait de l'ADM un tout cohérent plutôt qu'une succession de silos.
Concrètement, je tiens les liens dans un référentiel (MEGA HOPEX, BizzDesign) : chaque capacité se relie à ses applications, chaque chaîne de valeur à ses capacités, chaque objet métier à ses entités de données. C'est cette continuité, current → cible, qui transforme une Phase B documentaire en moteur de transformation.
Ce que je retiens du terrain
La Phase B n'est pas l'échauffement avant les choses sérieuses : c'est la fondation qui détermine la solidité de tout l'édifice. Carte des capacités, chaînes de valeur, objets métier — trois livrables co-construits qui donnent un sens à l'architecture applicative et technique qui suivra.
Survoler la Phase B, c'est gagner quelques semaines pour en perdre des mois plus tard. La rigueur investie ici se rembourse à chaque phase suivante de l'ADM.
Points clés
- 01La Phase B pose les fondations de toute l'ADM — ne pas la survoler
- 02Carte des capacités : abstraire au-dessus des processus et des organigrammes
- 03Chaînes de valeur : visualiser la création de valeur de bout en bout
- 04Information métier : modéliser les objets tôt pour éviter la dette de données
- 05Co-construire avec les métiers, jamais modéliser seul en chambre
- 06Relier la Phase B aux phases C et D pour une traçabilité descendante cohérente
Outils & Frameworks

Mohammed Fellah
Architecte d'EntrepriseJe partage des enseignements tirés d'années de pratique en architecture d'entreprise. Pas de théorie sans le terrain.